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Comment faire entrer l’intelligence collective dans une salle de classe ?

Temps de lecture : 26 minutes
Comment faire entrer l’intelligence collective dans une salle de classe ?

Témoignage d’une enseignante en CE2 qui nous fait part de son expérience de mise en place d’outils autour de la pédagogie coopérative et des intelligences collectives.

Enseignante en CE2, j’ai entamé cette année un Diplôme Universitaire « Acteur de la transition éducative » au Centre de Recherche Interdisciplinaire de Paris. La journée de la Fraternité, organisée dans mon établissement sur le thème « Réenchanter le Nous », a été une belle occasion de mettre en pratique les outils théoriques concernant la pédagogie coopérative et les intelligences collectives que j’avais découverts en formation. Dans cet article, je partage ces outils et fais le compte rendu de mon expérience de mise en place d’un « World Café » avec mes élèves de CE2.

1. Pédagogie coopérative et intelligence collective : apports théoriques

La pédagogie coopérative est au cœur des discours pédagogiques et nous remarquons rapidement les bénéfices de sa mise en œuvre au sein d’un groupe classe. Les dispositifs permettant de proposer aux élèves de travailler en intelligence collective apportent un cadre supplémentaire qui me semble déterminant pour expérimenter et vivre l’intelligence d’un groupe au service d’un enjeu commun.

Mais tout d’abord de quoi parle-t-on lorsque que l’on nomme une intelligence comme étant collective ?

Dans les années 1940 il semblerait que Kurt Lewin, psychologue en étude expérimentale de la dynamique de groupe soit à l’origine des recherches qui ouvriront les voies des sciences du management. Il existe de nombreuses définitions mais je retiens celle qui nous a été proposée en formation : l’Intelligence Collective est la capacité d’un groupe de personnes à élaborer et agir ensemble pour comprendre les choses et formuler son avenir grâce au lien.

L’intelligence collective répond à un véritable enjeu de société. Les enjeux actuels sont souvent complexes et un seul cerveau ne suffit plus à y faire face. Une vision purement analytique d’une situation - selon le schéma traditionnel analyse du problème / rechercher les causes dans le passé pour trouver les conséquences puis agir sur les conséquences - ne permet plus de répondre aux grandes problématiques. Il est nécessaire de construire le futur sur une approche systémique et se rendre compte que chaque décision n’a pas un seul mais plusieurs impacts qui sont tous reliés les uns aux autres.

Ainsi, nos enfants vont devoir être capable de penser à plusieurs et de combiner leurs intelligences pour continuer de s’adapter.

Pour penser en intelligence collective il est nécessaire de se familiariser avec quelques convictions qu’il faudra veiller à mettre en application sur chacun des dispositifs :

  • Il existe une sagesse de la foule et une force de la démocratie.
  • Chacun d’entre nous dispose d’une capacité créative.
  • Chacun d’entre nous est intelligent et peut apporter un maillon à la chaîne.
  • Il n’y a pas que « ce qui compte qui compte » : dans le monde de l’entreprise on parlerait ici de l’argent en disant qu’il n’y pas que les bénéfices financiers qu’il faut prendre en compte. Transposé à notre univers éducatif, il faut comprendre par là que lorsque nous mettons en place ce genre de dispositif, ce n’est pas uniquement pour le bénéfice d’avoir traité tel ou tel point du programme, mais c’est surtout pour le bénéfice des compétences sociales acquises, de l’expérience engrangée par les élèves, de leur vécu lors des échanges, du renforcement de la qualité du lien entre eux.

Pour que le dispositif fonctionne, il est important de stimuler l’intelligence par les moyens suivants :

  • interpeller et nourrir de façon adaptée (proposer des thèmes de réflexion adaptés à l’âge) ;
  • s’assurer de la stabilité émotionnelle (ne pas hésiter à proposer à un élève de s’isoler si son état émotionnel ne lui permet pas d’être pleinement présent durant l’activité) ;
  • récompenser et non punir ;
  • suspendre le jugement ;
  • avoir du plaisir, rire et jouer.

Enfin, pour donner de la puissance au collectif il est également important de respecter ces grands préceptes lors de la mise en place de dispositifs :

  • Partager le temps de parole équitablement et le minuter avec précision en demandant à chacun de respecter le signal sonore. Le temps du groupe est précieux.
  • Inviter à une qualité de présence individuelle : être présent avec son esprit, son corps mais aussi son cœur.
  • Être chacun redevable de son point de vue : justifier et assumer ses dires.
  • Accueillir la coexistence de visions opposées : prendre la diversité de point de vue comme un enrichissement de son propre point de vue.
  • Être chacun responsable du collectif : se permettre de stopper une personne qui monopolise la parole ou d’intervenir si quelqu’un sort du sujet.
  • Parler au centre et avec concision : rester dans le sujet et être précis lors de son intervention.
  • Écouter le centre avec attention et curiosité : avoir une écoute active et proposer des réponses bienveillantes.

Ces attitudes ne sont pas innées et se travaillent, la communication non violente est aussi un des éléments qui permettra de favoriser les échanges et de les enrichir. A force de pratiquer, on pourra constater que certaines compétences sociales commencent à se développer chez nos élèves :

  • L’écoute active : être vraiment présent et à l’écoute pendant un temps donné.
  • La capacité à prendre la parole en sachant que l’on est activement écouté et donc à contrôler son flux, son intonation face à un auditoire.
  • Une certaine capacité d’empathie.
  • Une approche de psychologie positive par le fait de poser des questions et apporter des réponses valorisantes lorsque c’est nécessaire.

Il existe de nombreux dispositifs très précis permettant d’utiliser l’intelligence collective ; le choix de ceux-ci dépendra de ce que « le facilitateur » (l’enseignant s’efface derrière un rôle de facilitateur de déroulement) souhaite faire émerger comme idées / représentations du groupe.

Exemples de dispositifs : le jeu des polarités, le world café, les chapeaux de Bono, le forum ouvert, les angles d’écoute, la ronde des talents, la bibliothèque vivante, le co-développement (dont nous avons parfois déjà entendu parler sous le nom d’analyse de pratique).

2. Expérimentation : mise en place d’un World Café en CE2

Lors de la journée de la fraternité, notre classe de CE2 a accueilli des classes de CM1 – CM2 dans ce que nous avons appelé : la maison des discussions. Pour cela j’ai choisi le dispositif du world café.

Description 
Le « World Café » est un processus créatif qui vise à faciliter le dialogue constructif et le partage de connaissances et d’idées. Ce processus reproduit l’ambiance d’un café dans lequel les participants débattent de trois questions en petits groupes autour de tables. À intervalles réguliers, les participants changent de table. Un hôte reste à la table et résume la conversation précédente aux nouveaux arrivés. Les conversations en cours sont alors ‘fécondées’ avec les idées issues des conversations précédentes avec les autres participants. Au terme du processus, les principales idées sont résumées au cours d’une assemblée plénière.

Quand l’utiliser
Le processus du World Café est particulièrement utile :

  • pour faire participer de vastes groupes (de 12 personnes à 1000 personnes) à un processus de dialogue authentique ;
  • lorsque vous souhaitez générer des idées, partager des connaissances, stimuler une réflexion novatrice ;
  • pour faire participer des personnes à une conversation authentique, quand elles se rencontrent pour la première fois ;
  • pour mener une analyse approfondie de défis et d’opportunités stratégiques majeurs

Préparation et matériel

  • Une table pour idéalement quatre personnes, (+ des nappes de couleur, des fleurs si vous voulez apporter plus de convivialité).
  • Des chaises en quantité suffisante pour tous les participants et facilitateurs.
  • Des feuilles de paperboard en papier pour couvrir les tables.
  • Des marqueurs/feutres. Pour la lisibilité, mieux vaut utiliser des couleurs sombres telles que le vert, le noir, le bleu et le violet. 
  • Du papier au mur ou un paperboard pour rendre visible les idées dégagées collectivement.

Méthode
Le processus se déroule en 3 temps :

  • Donner les consignes
  • Travailler collectivement sur 3 questions successives
  • Récolter les productions

Donner les consignes

  • Donner l’objectif, les principes et le déroulement de l’atelier.
  • Identifier l’hôte à chaque table et expliquer son rôle : consigner les échanges sur la nappe à la vue de tous.
  • Mettre en avant les « libertés » d’écrire et de dessiner sur la nappe, ... 

Travailler collectivement sur 3 questions successives

  • Poser la première question.
  • Les participants de chaque table échangent et débattent sur des réponses¨possibles pendant dix minutes (j’ai ajusté à 4 minutes pour les élèves, ce qui donne 1 min de temps de parole par élève). L’hôte et les autres élèves peuvent écrire les réponses sur la nappe.
  • Après chaque question, les participants changent de table à l’exception de l’hôte. Ce dernier accueille ceux qui arrivent à sa table.
  • Chaque hôte a 1 minute pour faire une restitution orale en assemblée plénière pour venir nourrir les réflexions suivantes.
  • Poser la seconde question et répéter le processus 

Récolter les productions
La mise en commun se fait une question à la fois. Chaque table donne une seule réponse à la question en cours, sans répéter ce qui a été dit par la table précédente, en une phrase simple de manière à garder la rapidité du processus et à faciliter la retranscription des réponses. Une table peut passer son tour si elle n’a plus rien à ajouter. Puis on passe à la question suivante.

Astuces
L’étape la plus importante de cet exercice a lieu en amont lorsqu’on détermine les trois questions. Il faut que la première question concerne l’environnement du sujet et la dernière une liste d’enjeux, challenges ou actions à adresser. On va donc du général au particulier en entonnoir.
Pousser les participants à utiliser la nappe en faisant des dessins s’ils le sentent.
Si le temps est trop court, alors il est possible de limiter à 2 questions. Il faudra environ 25 minutes pour que 6 groupes de 4 puissent traiter les 2 questions. De plus je recommande vivement l’affichage d’un timer sur TBI ou horloge digitale avec pourquoi pas un maitre du temps (hors discussion) qui se chargera de faire respecter le timing très strict imposé par le dispositif.

N’utilisez pas le World Café si :

  • Vous vous engagez vers une solution ou une réponse déjà déterminée.
  • Vous souhaitez transmettre des informations de manière unilatérale.
  • Vous souhaitez élaborer des plans de mise en œuvre détaillés.

Voici les trois questions que nous avons choisies de traiter lors de notre journée de la Fraternité (voir le diaporama utilisé pour cette journée) :

  • Si vous pouviez réinventer l’école, comment l’imagineriez-vous ?
  • Si vous pouviez réinventer l’école, que feriez-vous de différent dans votre classe?
  • Si vous aviez la possibilité de changer deux choses dans votre quotidien d’écolier, que changeriez-vous ?

Et voici les règles à respecter qui ont été énoncées avant chaque début d’activité :

  • Conviction que chacun est intelligent
  • Confiance que chacun à une capacité créatrice
  • Temps de parole partagé, chacun a le droit de s’exprimer
  • Écoute active et sans jugement
  • Paroles valorisantes et positives
  • Rester dans le sujet par respect pour le groupe
  • Sur ses deux pieds : présent par le corps, le cœur et la tête
  • Respecter le maître du temps

3. Analyse suite à la mise en œuvre
Mes élèves de CE2 s’étaient préparés à accueillir les classes de CM1 et de CM2 qui se sont succédées dans l’atelier au cours de la journée. Les CE2 connaissaient le processus à suivre, ils ont commencé par faire découvrir les lieux en accueillant et plaçant chaque nouvel arrivant à une table. Un élève de chaque table était ensuite choisi au hasard pour devenir l’hôte de la table.

L’atelier est resté ouvert toute la journée. La moitié de mes élèves animait l’atelier tandis que l’autre moitié se rendait dans les ateliers proposés par les autres classes. Nous recevions à chaque fois une demi-classe.

Les élèves m’ont semblé vivre cette journée comme un moment de plaisir. Ils se sont montrés fiers d’animer des ateliers pour les plus grands, et tout à fait capables de le faire avec beaucoup de sérieux. En fin de journée, ils m’ont malgré tout demandé de changer les questions pour éviter l’effet de répétition, chaque demi-classe ayant animé plusieurs fois l’atelier !

Le dispositif a fonctionné : il s’est avéré efficace pour l’échange d’idées dans une classe de 28 à 30 élèves, le temps a été respecté, les consignes ont été suivies et les productions finales intéressantes.

Par dessus tout il faut avoir vécu un dispositif comme celui-ci pour prendre conscience du bénéfice apporté aux élèves. Si le cadre initial est bien posé et les règles respectées, alors les élèves se retrouvent le temps des échanges dans une bulle d’écoute, de respect et d’empathie. Les élèves de CE2 ayant été entraînés à avoir une parole valorisante et encourageante n’ont pas hésité à mettre en avant les bonnes idées et à encourager les plus timides dans la prise de parole. Ils se sont même montrés capables de recadrer gentiment les plus grands lorsqu’ils se laissaient aller à des paroles moins respectueuses ou bienveillantes. Les élèves ne sont pas habitués à avoir entre eux un mode d’échange dans le cadre duquel la parole est toujours bienveillante et valorisante pour l’autre. Ce dispositif permet d’y travailler, et cela peut vraiment changer l’ambiance d’une classe.

Le fait de se retrouver véritablement écouté par trois autres interlocuteurs durant un temps imparti est un moment précieux où le langage oral est soigné. L’élève ressent l’attention de ses camarades, et cela l’amène à être à son tour attentif en faisant preuve d’empathie tant il a apprécié ce moment.

Les questions choisies ont bien permis d’aller du général au particulier. La première question (Si vous pouviez réinventer l’école, comment l’imagineriez-vous ?) était entièrement ouverte et permettait de donner des réponses qui étaient de l’ordre du rêve (des toboggans par la fenêtre pour aller plus vite en récréation, par exemple). Les questions suivantes ont permis d’arriver progressivement à des réponses plus réalistes.

Dans l’idéal, j'aurais souhaité que ces questions débouchent sur de véritables projets dont les enfants auraient été à l’origine. Les idées ont été nombreuses et variées mais dans la réalité des faits, il est souvent difficile de mener à bien ce genre de projet pour différentes raisons (budget, temps, sécurité) et les idées posées sur les feuilles blanches lors du world café ne sont pas encore sorties de la salle de classe...mais ce n’est que partie remise !

 

© Crédit photo Adobe Stock taa22

Commentaires (6)

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Pagenaud Catherine (Chargée de mission DEC Le MANS) a écrit...
Un partage d'expérience fort intéressant qui met bien en valeur l'intérêt des pédagogies coopératives. La proposition d'animation illustre parfaitement toutes les compétences que les élèves peuvent développer ....avec un enseignant placé en retrait qui peut observer les initiatives et le comportements des enfants.
Avez vous essayé un word café avec des questions encore plus philosophiques ?
4 Avril 2017 14:40
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Caroline Saunier (Enseignante) a écrit...
Bonjour Mme Pagenaud, Merci beaucoup pour votre commentaire. C'était la deuxième fois que je testais le world café en classe (la première ayant été dans le but d'initier les CE2 à ce processus). Je n'ai donc pas exploité de questions philosophiques. Je ne suis pas une experte en la matière mais ce que j'ai pu retenir de la formation c'est qu'il me semble que les questions doivent débouchés sur quelque chose de concret dans le sens où cela doit se situer dans ... Lire la suite
5 Avril 2017 09:32
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Caroline saunier (Enseignante) a écrit...
* doivent déboucher

Mille excuses pour l'erreur non modifiable sur le commentaire précédent.
5 Avril 2017 09:35
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Marjorie a écrit...
Ton article est bien lisible, il s'appuie sur la pratique concrète et nous raconte une histoire. J'aurais voulu en savoir davantage quant à leurs réponses ;) Merci de nous l'avoir partagé!
3 Avril 2017 12:26
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Saunier caroline (Enseignante) a écrit...
Bonjour Marjorie, Merci beaucoup pour votre commentaire. Les idées ont cheminé jusqu'à des choses très concrètes comme par exemple : - mettre plus de couleurs sur les murs de l'école - avoir un ascenseur (3 étages en béquille n'est pas toujours évident) - avoir un outils permettant de lever le doigt à la place des élèves (pourquoi pas un système de lumière pour demander la parole) - pouvoir changer de maitresse de temps en temps (échange de service, roulement des ... Lire la suite
5 Avril 2017 09:16
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